MEDECIN DU MONDE- délégation Alsace

                 L'ILLUSION DES STATISTIQUES

A propos du principe « pseudo-scientifique » des statistiques.

Nous sommes soumis depuis quelque temps déjà à l’obligation de participer dans une certaine mesure ( puisqu’il s’agit du premier temps de recueil des données ), à ce que l’on appelle avec beaucoup d’importance : les « sciences statistiques ».  Or, il n’est peut-être pas inutile de dénoncer ici le caractère illusoire et trompeur de ce à quoi nous sommes tenus de participer.

La première remarque a trait tout d’abord à son principe. «  ce qu’il faudrait dire , dit René Guénon[1],, c’est que des causes comparables entre elles sous certains rapports produisent des effets également comparables sous les mêmes rapports » ; « Mais à côté des ces ressemblances ( qu’il appelle identité partielle ), il y a toujours nécessairement des différences, du fait même qu’il s’agit de choses distinctes » ; en d’autres termes, une observation superficielle et incomplète , pourrait faire croire à une sorte d’identité, mais en réalité, ces différences ne s’éliminent jamais ».

Dans nos consultations quotidiennes à la mission, un examen superficiel nous porterait à classer nos patients, comme on nous le demande, selon une pathologie des organes atteints. Mais on s’aperçoit très vite de l’arbitraire d’une telle entreprise, du fait même de l’intrication des pathologies, de l’interdépendance des organes, de la réceptivité propre et de la réactivité ou sensibilité distincte de chaque population ethnique, culturelle, familiale, linguistique, voire individuelle.

La seule chose que nous ayons tous pu reconnaître de manière indiscutable, était la quasi « souffrance psychique » de nos patients. Mais on se demande comment il aurait pu en être autrement, puisque nous accueillons ici à la misssion,presqu’exclusivement des « sans abri », des « demandeurs d’asile » et des « sans papiers ». Est-il besoin de faire une évaluation quantitative  de ce qui justement se situe bien au-delà de l’analyse : à savoir que toutes ces personnes ont en commun d’être séparées de leurs racines nationale, tribale, et familiale, qui normalement, malgré la très grande précarité de leur existence,, leur permettent de conserver une certaine joie de vivre et de triompher de ces obstacles transitoires de l’existence ; la première racine ne serait-elle pas la transplantation ? Faut-il ajouter encore que la saisie et la transmission de ces volumineux dossiers, si elles permettent de justifier l’emploi de quelques gestionnaires zélés, ne sont suivies généralement d’aucune décision officielle correctice. Nous pourrions citer ici l’exemple de nos collègues corses qui n’ont pu mener à bien une mission de soutien et de développement auprès de médecins bulgares, en dépit du caractère d’urgence de cette dernière,, parce qu’ils n’avaient dans leur rapport, pas été capable de faire l’évaluation préalable de l’indice comparatif de stérilité entre les femmes bulgares et las femmes rom !!!.

Ceci amène donc une constatation essentielle : à savoir que l’évaluation statistique se fait dans un sens quantitatif au mépris  et aux dépens de son aspect qualitatif  Il ne s’agit nullement disons le toute de suite, de l’aspect émotionnel, mais bien du seul aspect qualitatif, seul témoin et garant de cette réalité complexe des faits.

L’application des statistiques au domaine de la sociologie, de la psychologie, et de l’humanitaire,

 à laquelle nos responsables scientifiques accordent tant d’importance, consiste à compter un plus ou moins grand nombre de faits que nous supposons  tous entièrement semblables entre eux, sans réfléchir une seconde que leur addition ne signifie rien( un algérien + un ukrainien = ?), car c’est tenir pour sans importance la compléxité des éléments qualitatifs qui s’y trouvent forcément impliqués.. Il est évident que l’on obtient une image d’autant plus déformée de la réalité que les faits ne sont pas comparables, et que nous entretenons une certaine illusion d’exactitude « pseudo-mathématique ». Qui plus est, nous savons bien que ces mêmes faits, à la capitale, donneront lieu à autant de théories spéculatives différentes, étant donné la complexité de départ des individus et des observateurs.

Quant à la finalité de ces études qui seraient d’aller jusqu’à prétendre faire des prévisions sur l’avenir pour justifier un budget et une décision quasi vitale pour certains (toujours en conséquence de l’identité de tous les faits envisagés), ces études ne sont en réalité rien d’autre que des sciences conjecturales. Et l’on pourrait être amené à penser que nos gestionnaires sont ainsi devenus les leaders et les promoteurs d’une « pseudo-astrologie moderne » dite scientifique pour être crédible.

Il est une dernière question à laquelle nous devons répondre, et qui est de savoir comment notre action est perçue par les leaders de ces populations en souffrance, et en particulier comment ils perçoivent notre « astrologie moderne des statistiques ». Ils ne comprendraient certainement pas que leur « astrologie traditionnelle millénaire » soit moins scientifique que la notre, dans son principe conjectural.

Nous ne pourrons progresser dans nos relations d’aide humanitaire, sans une connaissance préaloble des modes de pensées des populations que nous sommes censés aider, et cela commence justement par le respect de l’autre.

VERS UN AUTRE REGARD DE L’HUMANITAIRE

Nous devrions aujourd’hui, nous poser des questions élémentaires sur nos populations en état de précarité ; C’est du moins l’interrogation que je formule ici.

Nous ne détenons pas une « infaillibilité pontificale » en matière d’aide humanitaire. Nos structures intellectuelles et nos concepts de gestion sont-ils adaptés à nos projets aussi authentiques soient-ils ?

Dans ce domaine, notre première impression serait que les différences de mentalité apparaissent en fin de compte, plus déterminantes que les différences confessionnelles ou linguistiques.

Pour nombre de ces gens là, la qualité de toute action est de loin supérieure à la quantité agitatrice de toutes nos entreprises. La contemplation au contraire, reste le « moteur immobile » de toute véritable action universelle. Et nos actes déterminés leur paraissent souvent présomptueux et non adaptés à une interdépendance planétaire évidente qui fait fi de notre comportement de décideurs « auto-satisfaits » . Pour eux, nos structures ressemblent fort ( si nous pouvons nous permettre cette comparaison) à un gigantesque squelette, vidé de toute substance, c’est-à-dire qu’il n’existe aucune viande à manger autour…. Nos actions leur paraissent souvent futiles, et ils ont du mal à percevoir la finalité de telles excitations spéculatives et conjoncturelles.

Les leaders de telles populations nous ont-ils attendu pour entreprendre des actions d’accueil, de soins, d’aide au développement et à la reconstruction ?

Ces ONG locales existent, et elles fonctionnent en dépis d’un manque de coordination navrante entre eux et les ONG internationales côtées en bourse. Car pour être qualifiés ( à nos propres yeux ), il leur faut être représentés par des bureaux administratifs, dans leur propre capitale, donc produire de volumineux documents traduits en anglais ( l’uniformité américaine !!!), payer des taxes prohibitives, avant d’entreprendre quoi que ce soit. Ceci a pour résultat évident de les mettre au service de nos propres structures, de notre propre politique, et de notre bon vouloir.

Il est clair que nos décideurs à la capitale doivent ( et nous devons également dans une certaine mesure ) tenir un comportement prudent par rapport à certains éléments de ces populations, ainsi que de leurs dirigeants.

Mais pourrons nous poursuivre une action humanitaire au long cours dans des conditions de suspicion ? Nous serons contraint à plus ou moins long terme à composer avec ces leaders et donc pénétrer beaucoup mieux leur mentalité, i.e. en abandonnant toute forme de « jugement ». Pénétrer la notre, leur est beaucoup plus facile que dans l’autre sens ; il suffit de voir avec quelle facilité, ils apprennent nos lois et la manière de les utiliser à leurs propres fins.

Eux par contre, ont à nous donner des leçons d’humilité, de courage et d'adaptation intelligente à la survie. Ceci devrait forcer notre admiration et notre respect. Mais saurons nous les écouter, suivre à notre tour leurs conseils ? C’est la question que je pose à chacun d’entre nous.

Voir les réponses de nos lecteurs

 

Jean Lafeuillade

home page



[1] Le règne de la quantité et les signes des temps-Editions Gallimard – coll. Idées.1945

 

 

 

 

 

retour homepage